#imposs : Anri Sala

Anri Sala

NÉ EN 1974 À TIRANA, EN ALBANIE, ANRI SALA CRÉE DES OEUVRES MÊLANT IMAGE, SON ET ARCHITECTURE, PRÉSENTÉES DANS DES EXPOSITIONS QU’IL CONÇOIT 
COMME DES OEUVRES À PART ENTIÈRE. DANS SES PROJETS, IL CHERCHE À CRÉER UNE CORRESPONDANCE ENTRE LES OBJETS EXPOSÉS, D’INDIQUER UN CHEMINEMENT AU SPECTATEUR ET DE CRÉER UN ESPACE, TANT PHYSIQUE QUE SONORE EN DONNANT FORME À LA MUSIQUE.
 
SON TRAVAIL A ÉTÉ PRÉSENTÉ DANS LE CADRE DE NOMBREUSES EXPOSITIONS MONOGRAPHIQUES, NOTAMMENT AU CENTRE POMPIDOU EN 2012, À LA SERPENTINE GALLERY (LONDRES) EN 2011, AU MUSÉE D’ART CONTEMPORAIN DE MONTRÉAL LA MÊME ANNÉE, AU MUSEUM OF CONTEMPORARY ART NORTH MIAMI EN 2008, À L’ARC – MUSÉE D’ART MODERNE DE LA VILLE DE PARIS EN 2004, AINSI QUE DANS DE NOMBREUSES EXPOSITIONS COLLECTIVES, PARMI LESQUELLES TROIS BIENNALES DE VENISE (2003, 2001, 1999) OÙ IL A OBTENU LE PRIX DU JEUNE ARTISTE À L’ÉDITION DE 2001. IL EST REPRÉSENTÉ PAR LA GALERIE CHANTAL CROUSEL À PARIS, LA MARIAN GOODMAN GALLERY À NEW YORK, HAUSER & WIRTH À LONDRES ET ZURICH, KURIMANZUTTO À MEXICO ET LA GALERIE JOHNEN À BERLIN.


Projet Ravel Ravel unravel

biennale de Venise 2013 Pavillon français.
« La musique résiste au sens tout en étant hautement communicative. »

Construit sur le verbe to ravel qui en anglais signifie « emmêler » et son contraire, to unravel, qui signifie « démêler », entre lesquels a été inséré l’homographe de to ravel, Ravel, en référence au célèbre compositeur français Maurice Ravel, auteur en 1930 du Concerto en ré pour la main gauche, qui constitue ici le cœur du projet d’Anri Sala.

DU SON DANS L’ESPACE
Le cœur du projet d’Anri Sala réside dans l’interprétation d’une même musique par deux musiciens. L’artiste précise : « chaque film se concentre sur la chorégraphie de la main gauche s’appropriant l’intégralité du clavier, tandis que la main droite demeure immobile ».
Dans ces films Anri Sala poursuit son travail sur l’espace et le son ainsi que sur le langage silencieux du corps. Il propose une expérience sur la différence et le même, dans une œuvre ambitieuse, qui pousse encore plus loin ses recherches de spatialisation sonore. L’œuvre fait autant appel à l’intellect qu’au corps du spectateur, générant une puissante expérience physique et émotionnelle, l’immergeant dans la musique.
Pour Anri Sala, les espaces du Pavillon allemand s’avèrent riches en possibilités pour son travail sur le son et l’espace. Sans se focaliser sur l’histoire du bâtiment, l’artiste n’en est pas moins intéressé par  les résonances particulières que celui-ci et son histoire donneront à son œuvre.
Son œuvre Ravel Ravel Unravel, curatée par Christine Macel, se déroule en trois salles. Dans la première, on voit la DJ Chloé (ex-résidente du Pulp) en gros plan faire des trucs avec des bouts de son. Dans la seconde, Ravel Ravel (traduction : «emmêler Ravel»), deux vidéos l’une au-dessus de l’autre, légèrement décalées, suspendues au fond d’une chambre anéchoïque, montrent deux interprétations par deux pianistes différents (Louis Lortie et Jean-Efflam Bavouzet) du célébrissime Concerto pour la main gauche de Ravel, composé en 1930 pour Paul Wittgenstein, qui avait perdu son bras droit dans la Grande Guerre. Les exécutions coïncident, se poursuivent, s’annoncent, se regrettent, la chorégraphie de l’unique main gauche, contrariée par rapport à sa fonction habituelle dans le jeu pianistique, se fait l’écho d’un manque. Dans la dernière salle, retour à Chloé, qu’on voit filmée dans le pavillon où nous sommes, mais vide, essayant de superposer les deux versions vinyles du concerto, c’est-à-dire de les unravel («démêler»).
Dernière partie du dispositif : l’œuvre est présentée dans le pavillon allemand (et non français comme il se devrait), car les deux pays ont décidé d’échanger leurs espaces d’exposition. Le pavillon allemand, reconstruit dans le style nazi en 1938, a souvent fait l’objet de détournements à Venise, et a même failli être détruit.
Dans Unravel, derrière Chloé, on voit le pavillon français par la porte du pavillon allemand. On se demande ce que la DJ synchronise vraiment, d’un pays, d’une histoire à l’autre…
C’est un projet sur le décalage et le recalage : cela implique beaucoup de choses, et on peut l’appliquer à beaucoup de choses. J’ouvre des possibilités d’interprétation et, surtout, une possibilité d’expérience. Ce que fait Chloé qui, en tant que DJ, a une sensibilité aiguë du temps, c’est synchroniser les deux exécutions du concerto de Ravel qu’on a vues dans la salle du milieu. Elle essaie d’annihiler l’écart de temps qu’il y a dans Ravel Ravel, sauf que là, c’est un peu comme en photographie analogique. C’est par le processus du négatif qu’on arrive au positif. Ce qu’elle écoute vraiment, on ne le saura jamais, parce qu’on n’entend que ce qu’elle modifie continuellement.
Vos vidéos ont souvent rapport à la musique jazz…
Dans une interprétation, il y a toujours du jazz. Et en musique, en général, on n’entend que des exécutions, des interprétations, qui sont par conséquent toutes différentes. Il n’y a pas deux concerto de Ravel semblables. Mais, dans le cas de Ravel Ravel, toutes les différences ont été préécrites, préarrangées. Nous n’avons pas touché à la partition, toutes les notes sont là, entendues deux fois. En revanche, on a changé l’espacement entre les notes, la façon dont elles s’étalent dans le temps. On a recomposé le temps, la façon dont la musique se dévoile, mais pas la musique elle-même. Dans ce concerto, il y a des moments précis où s’entend l’influence du jazz dans la composition de Ravel, de même qu’il y a ce qu’on appelle la «chinoiserie» dans le scherzo, etc.
On a fait une prémaquette musicale. L’écriture a duré des mois. On a entré tout le concerto dans le logiciel Sibelius, on l’a connecté à Protools [outil de montage sonore, ndlr] et on a commencé à altérer le tempo. Deux pianistes (autres que Lortie et Bavouzet) ont joué séparément, selon nos instructions, ralentissant ou accélérant pour atteindre telle ou telle mesure. Tout ça a permis de préparer le tournage avec les vrais musiciens et le montage, parce que c’est fragile, on passe vite d’une dissonance à une cacophonie.
Souvent, c’est l’espace qui génère vos œuvres…
Je pense toujours à la façon dont les espaces résonnent. Pas métaphoriquement. Ravel Ravel est montré dans une chambre anéchoïque, un non-lieu où la réflexion du son des films est annulée (on n’entend que la source, pas le retour, pas l’espace). On a pourtant une perception de l’espace, mais en pure construction temporelle, par l’écho entre les deux interprétations. En effet, l’écho est reçu en général comme une mesure de l’espace.
1 395 Days.
En toile de fond : le siège de Sarajevo, qui dura 1 395 jours. L’héroïne, une femme au visage bouleversant. Dans les rues de sa ville, elle marche d’un pas peu assuré ; dans ses yeux, terreur et certitude. Et, à chaque croisement de rue, une fuite en avant : comme ses concitoyens, elle part soudain dans une course effrénée pour échapper aux snipers. Très rarement, une balle siffle. Mais, elle, semble protégée : violoniste, son orchestre l’attend. Il répète dans une salle au loin, qu’elle tente de rejoindre.
On comprend alors ce qui la protège : ces quelques notes de la Symphonie n° 6 « Pathétique » de Tchaïkovski, qu’elle chantonne pour se donner du courage. Elle est parfois à bout de souffle, mais la mélodie l’emporte. Comme si elle entendait, par télépathie, ses pairs au loin. Ainsi cette ville, des plus meurtries, devient symphonie. La musique comme issue de secours.
Jouer du monde comme d’un instrument : depuis quelques années, Anri Sala a axé la majeure partie de son travail autour de ce leitmotiv. Les réalités les plus diverses lui servent ainsi de caisse de résonance. « J’aime à placer une idée, un espace, sous l’influence du monde, pour les « mettre en fréquence » par le biais du son et de la musique, les faire entrer en vibration, explique-t-il. Je cherche à faire jouer l’architecture, comme on le dit d’un instrument. »
Sala sait ainsi faire partition ouverte de toute exposition. Le tempo ? Maîtrisé au métronome. De temps à autre, les films s’arrêtent, et des batteries automatiques prennent le relais. Elles prolongent une autre vidéo, Answer Me : dialogue impossible entre une jeune femme et son aimé. Elle, tente de lui parler. Lui, répond seulement de quelques coups de baguettes sur ses cymbales, comme si les mots refusaient de naître. Comme si seule la musique pouvait faire lien.
Le langage est ainsi souvent absent de l’oeuvre de Sala, depuis son origine. « Dès mon premier film, où je montrais ma mère soumise à la langue de bois caractéristique des dictatures et au déni de son passé, j’ai compris que la langue n’était pas seulement un vecteur de communication, mais aussi une force négative, un lieu de pouvoir, et en moi la syntaxe s’est cassée. On peut dire que dans mon oeuvre la musique permet de rester dans la narration, mais sans l’encadrer, en ouvrant des significations possibles, en permettant d’aller au-delà du concept. Elle s’est substituée au verbe, car elle est plus proche du souffle. »

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/culture/article/2012/06/18/anri-sala-portrait-de-l-artiste-en-haut-parleur_1720417_3246.html#tFP218ql2DhEG2ef.99
En savoir plus sur Anri Sala, portrait de l’artiste en haut-parleur




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