workshop Cédric Ceulemans : Cabinet du temps présent


Parmi les musées qui entourent la Belgique, celui d’Insel Hombroich, à Neuss près de Düsseldorf, est sans doute le plus étonnant. S’y promener est une expérience rare qui apporte beauté et plénitude. Un sentiment presque mystique.

Le musée d’Insel Hombroich est à peine indiqué: pas de publicité, pas de pancartes, pas de drapeaux. Juste une petite flèche pour guider depuis la sortie de l’autoroute. Ce silence voulu se retrouve lors de la visite: aucune indication, y compris sous les oeuvres, ni guides ni gardiens. Ce musée résulte d’une utopie de son créateur, le collectionneur Karl-Heinrich Müller, qui voulait créer un lieu où les visiteurs seraient pleinement libres pour goûter les beautés de l’art et de la nature, sans présupposés et sans préparation pédagogique quelconque. Il fallait être surpris par les découvertes qu’on y ferait et vivre chacun une expérience unique et personnelle.

DES CHAPELLES

Arrivé à Insel Hombroich, à côté de Neuss, il faut descendre une volée de marches et déboucher, par un petit pont, sur l’île. Des arbres d’essences diverses, des étangs, des herbes folles, des jardins plus construits: tout est laissé de manière quasiment sauvage. Karl-Heinrich Müller s’est inspiré du jardin de Giverny où peignit Monet.

Le visiteur reçoit juste un plan qui lui permet de trouver son chemin dans le parc et de visiter les douze pavillons imaginés par le sculpteur Erwin Heerich. Mué en architecte pour l’occasion, il a imaginé douze sculptures géantes – les pavillons- dans lesquelles les visiteurs peuvent cheminer. Des pavillons de briques, aux lignes très pures, avec des verrières qui distillent une douce lumière. «Des chapelles dans le paysage», selon Müller. Certains sont volontairement vides (la «Tour», le «pavillon Graubner»), car c’est alors le bâtiment lui-même qui devient l’oeuvre avec ses jeux de lumières, les surprises des découpes et les portes qui s’ouvrent sur la nature. Les profils des pavillons sur le ciel, le choix des arbres plantés en façade, les canaux qui parfois les enserrent sont autant de choix aidant à ressentir la beauté des lieux.

Les collections sont présentées par affinités entre les oeuvres, par artiste ou par volonté de séduire ou de surprendre. Karl-Heinrich Müller a parmi ses collections (échangées contre des Beuys, Fontana, Polke, etc.) 21 collages de Kurt Schwitters, 14 reliefs et sculptures de Jean Arp, 5 monochromes d’Yves Klein. Il possède une splendide collection de 25 tableaux de Jean Fautrier, dont plusieurs de la période noire.

Impossible de citer tous les artistes représentés: des dessins de Cézanne, Giacometti, Klimt, Matisse, Chillida ou Rembrandt; des sculptures de Calder, Chillida, Jensen; des peintures de Picabia, Matisse, etc. Leurs oeuvres se mêlent à des collections de têtes khmer, des chevaux et des pèlerins Tang et Han, une collection de cachets chinois à encre, des pièces deux fois millénaires du Luristan ou des fétiches Bateke et océaniens. Le plaisir est de découvrir des merveilles dans sa promenade, dans un coin de pavillon, sous une verrière face à un bouquet d’arbres, ou dans une opposition surprenante avec d’autres objets.

DES POMMES À L’OEIL

Dans le pavillon central, on peut déjeuner gratuitement (c’est compris dans le prix d’entrée), mais spartiatement: du pain, des pommes, des pommes de terre, de l’eau, du beurre sont laissés à la disposition des visiteurs sur de grandes tables de bois. «La disposition des pommes est une véritable oeuvre d’art», nous raconte Axel Vervoort, le flamboyant décorateur-collectionneur anversois, qui adore le musée d’Insel Hombroich.

COMME DES TATAMIS

On peut, depuis un an, ajouter à ce parcours la visite du tout nouveau musée construit par Tadao Ando sur le second site d’Insel Hombroich: une ancienne base de missiles Cruise et Pershing transformée en lieux de résidence pour artistes. Inauguré le 12 septembre dernier, ce musée est superbe, comme un cristal posé au milieu des champs.

Le musée porte la «patte» du maître japonais: le béton aussi lisse et doux que la soie et le verre, la luminosité et la simplicité des lignes. Un musée zen. Tadao Ando (né en 1941), prix Priktzer 1995 (le Nobel de l’architecture), est considéré comme un des plus grands architectes contemporains. A Neuss, l’architecte a construit, autour du musée, comme une digue de terres et d’herbes. Et niché dedans, son musée s’ouvre par un demi-cercle de béton, une allée de cerisiers du Japon et un plan d’eau dans lequel se reflète le pavillon principal: un parallélépipède de béton (des plaques de la taille des tatamis) enveloppé dans un parallélépipède de verre. Ce bâtiment est consacré aux arts du Japon. Les autres salles sont creusées dans la terre: deux salles basses et une salle plus monumentale de 8 mètres de haut. Un escalier, tout symbolique, part du fond de la terre pour monter vers le ciel. Une longue rampe de verre et de béton, en «Z», rejoint le haut et le bas du musée. En tout, 900 m2 d’exposition.

Un ensemble où intérieur et extérieur, art et nature, volume et légèreté s’épousent. Où la peau de verre se dissout par ses reflets dans la pièce d’eau. Et lorsqu’on sort du musée, on aperçoit, par temps gris, l’horizon infini où les lourds nuages lèchent l’argile détrempée.

Le musée appartient à la fondation Langen, qui abrite la collection constituée depuis cinquante ans par Viktor et Marianne Langen. Elle comporte plus de 500 pièces d’art japonais (Viktor Langen commerçait beaucoup avec le Japon et achetait des pièces à chaque séjour). C’est, en qualité et en importance, dit-on, la plus importante collection d’art japonais entre le XIIe et le XXe siècle. Une quarantaine de pièces sont exposées dans le bâtiment supérieur du musée: des rouleaux de peintures, des calligraphies, des paysages d’une pureté bouddhique, des idéogrammes, des statues de bois. Toutes des oeuvres très raffinées et simplissimes, à l’image du musée lui-même.

L’autre versant de la collection Langen est composé de tableaux d’art moderne: plus de 300 oeuvres comportant Cézanne, Beckman, Warhol, Rothko, Dubuffet, Bacon, Polke, etc.

Pour l’instant, la fondation propose l’exposition «Perfect Painting», d’après le titre d’une oeuvre de Roy Lichtenstein. On y célèbre le 40e anniversaire de la galerie Hans Mayer avec des oeuvres de Josef Albers, Hans Arp, Andy Warhol, Keith Haring, Nam June Paik, Jean-Michel Basquiat, Robert Rauschenberg, Max Bill, Ellsworth Kelly, Barry Flanagan, Donald Judd, Sol LeWitt, Frank Stella, Tom Wesselmann.

K 20 ET K 21

«Perfect Painting» est la seconde exposition proposée à la Langen Foundation. La première reprenait 46 tableaux sur le thème des «images de la quiétude». Un accrochage sobre, dépouillé, sans cartels, sans indications autres qu’un petit guide offert aux visiteurs. Des expositions dont on sort comme après un repas de «nouvelle cuisine»: léger, toujours faim de découvertes, pas repu comme après une visite dans les grands musées d’art moderne.De quoi continuer à Düsseldorf pour les deux grands musées du K 20 et du K 21 (pour XXe siècle et XXIe siècle). La «Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen» occupe en effet deux bâtiments. Le «bâtiment mère» K 20 sur la Grabbeplatz possède de fabuleux tableaux du XXe siècle, allant de Pablo Picasso à Joseph Beuys en passant par Klee, Kandinsky, Beckmann, Max Ernst, Magritte, Mondrian, Léger, Pollock, Rauschenberg, Serra, Twombly ou Richter. Le musée a donné récemment de très belles expositions de Rebecca Horn et de Gerhard Richter.

En 2002, le K 21 a été inauguré dans la Ständehaus, l’ancienne Diète régionale entièrement rénovée et recouverte d’un grand dôme vitré. Le K 21 expose l’art contemporain allant de 1980 à aujourd’hui. La présentation des oeuvres se veut «ouverte et dynamique», si bien que l’image du musée se modifie constamment. Jeff Wall, Katharina Fritsch, Thomas Schütte, Bill Viola, Rosemarie Trockel, Christian Boltanski, Tony Cragg, Richard Deacon, Thomas Hirschhorn, Ilya Kabakov, Juan Muoz sont parmi les artistes représentés. On a pu y voir une rétrospective du travail de Luc Tuymans.

Pour les fanatiques, citons encore, proche de là, le musée d’art contemporain de Krefeld, riche en Beuys, le musée Folwkang à Essen et, plus loin, à Herford, le nouveau musée Marta, dessiné par Frank Gehry et dirigé par Jan Hoet.

De la mise en espace :
la révolution des artistes

Lazzar Lissitzki « cabinet des abstraits »

Mais la nouvelle voie est montrée par les artistes. Ainsi Courbet présente ses œuvres en marge du Salon de 1867 dans son propre pavillon. La mise en exposition se doit alors de coller à l’évolution personnelle d’un artiste, rendue explicite par un accrochage personnel. Ce ne sont alors toutefois encore que les balbu- tiements de la mise en espace, qui explose vérita- blement au tout début du XXe siècle. Les avant-gardes artistiques rejettent le musée et sa permanence. Elles entrent en scène pour révolutionner, de façon irréver- sible, la mise en exposition.
Cette opposition virulente des artistes prend la forme d’un mouvement sécessionniste européen, qui vise à rétablir l’artiste et son œuvre dans un environnement choisi et approprié. L’exposition de la Sécession vien- noise ouvre le bal en 1902 et présente une sculpture de Klinger dans un pavillon, conçu par l’architecte Olbrich et décoré de fresques de Klimt – mais aussi de sculptures, de mosaïques, de céramiques – le tout dans une symphonie de correspondances. L’exposition devient un « événement esthétique unique », une œuvre d’art totale (4). À la suite de ces précurseurs, la couleur des tableaux fauves se répand sur les cimaises, les futuristes recréent des accrochages en mouvement, proliférant et vertigineux, sortant parfois du cadre conventionnel de la cimaise pour prendre d’assaut tou- tes les parois.

Toutes ces expériences préparent l’entrée en scène de celui que l’on peut considérer comme le premier scéno- graphe d’exposition avant l’heure, le russe El Lissitzky. Il manifeste ses idées dans l’espace Proun à Berlin en 1923, en développant la troisième dimension. Selon lui, la pièce doit être une vitrine, une scène dans laquelle les tableaux apparaissent comme les acteurs d’un drame ou d’une comédie. Il travaille sur la couleur de la lumière, les sur- faces des cimaises, les panneaux coulissants, les tailles des vitrines. L’espace doit être animé, scénographié, entièrement au service des œuvres. À sa suite, les maîtres du Bauhaus prolongent ces recherches sur la standardi- sation des éléments, la transparence, la lumière, les matériaux mais aussi le mur-cloison, en tant qu’élément fondamental de la mise en espace. Enfin, dans les années 1940, les Surréalistes atteignent l’apogée de la théâtrali- sation des espaces au cours de leurs expositions, pro- posant des parcours labyrinthiques, des jeux de lumière, des sons et même des odeurs, afin d’emmener le visiteur dans un voyage de l’inconscient. Mais après guerre, tout change. Se consume alors la rupture entre deux manifes- tations désormais autonomes, l’installation artistique et la mise en scène du média exposition.

La scénographie d’exposition est certainement une forme de médiation spatiale. Cette fonction de passa- tion se retrouve dans le rôle de la scénographie au sein de l’exposition temporaire. Elle est là pour transmettre la pensée d’un artiste ou le discours d’un commissaire scientifique à destination d’un public. Non par un vec- teur textuel écrit ou oral, mais par le truchement d’une création spatiale sensible, universellement évocatrice et signifiante, la scénographie se doit de toujours rester humble, évitant à chaque pas de se substituer au sujet lui-même de l’exposition. Cet équilibre instable suscite

une question qui se pose en permanence dans cette dis- cipline : celle du geste artistique, objet de controverses. Quoi qu’il en soit, ce métier synthétise des compétences diverses car, par vocation, il est supposé orchestrer un grand nombre de savoir-faire et de faire-savoir. À la fois concepteur, artiste, technicien et muséographe, le scé- nographe d’exposition exerce un métier complexe pour lequel une formation spécifique serait peut-être souhai- table, pour acquérir une réelle identité à part entière, comme c’est déjà le cas outre-atlantique.

 

 

 

Les commentaires sont fermés