L’île sur le fleuve

On découvre, dans cet hilarant court film inspiré de la bande dessinée de Régis Franc, de nombreux ingrédients d’une dramaturgie diffuse.

- D’abord, le cadre : aussi bien dramatiquement (le lieu où ça se passe), que filmiquement (le plan), il est toujours identique. 12 scènes, 12 fois le même plan, 12 fois le même décor. Ce parti pris apparemment formel induit en réalité une immobilité, une absence de progression dramatique typiquement "modernes".
- Ensuite, le protagoniste : quasiment immobile durant tout le film, il reste planté passivement au milieu de l’image, en profil perdu de 3/4 dos. Ça ne facilite pas le contact, comme dirait l’autre... Il est est le type même du personnage velléitaire, commentant avec cynisme le monde qui l’entoure sans jamais y participer, habité par le projet de foutre le camp, qu’il ne mettra jamais à exécution.
- Enfin, les situations : elles sont pour la plupart très ordinaires, la drague, la bouffe, la baise, d’une intensité dramatique faible, et d’une progressivité quasiment nulle. Les seuls évènements qui pourraient articuler une progression (noyade de ceux qui tentent de quitter les rives, arrivée fugitive d’un bateau qui fait demi-tour à quelques encâblures de la côte) ne produisent aucun effet d’activité. En outre, ces événements dramatiques sont des flash-back, ce qui renforce, dans ce cadre-ci, la mollesse des liens qui l’unit aux scènes du présent narratif.

L’omniprésence du monologue intérieur d’Antoine, l’(anti)protagoniste de cette histoire achève de distancier cette histoire, d’empêcher ce personnage-spectateur, archétype de la complexité, d’avoir sur le monde qu’il observe, faute d’y agir, la moindre emprise efficiente.

Scène 1 - 0’24’’ – 0’57’’



- Monologue intérieur d’Antoine :
Moi, j’habite ici, au bord de l’eau verte et lente de la grande rivière. Je viens souvent ici. Je ne sais pourquoi, mais ce paysage m’enchante. Cette apparence de calme absolu et de parfaite innocence me fascine.

Indices de diffusion dramaturgique de la structure : Un personnage passif, un accès au personnage hyper-discurcif, dans une voix off dominante, un champ sémantique de la parole terriblement littéraire : paysage enchanteur, calme absolu, parfaite innocence.

Scène 2 - 1’00’’ – 1’40’’

- Monologue intérieur d’Antoine :
Les vieux racontent qu’autrefois des jeunes hommes un peu fou partirent sur un bateau. Ils ne revinrent pas. Tous étaient là pour les regarder partir, pour les encourager ou essayer de les retenir. Ils sont partis et ils ont disparus à l’horizon. Nul dans notre île n’a jamais su ce qui leur était arrivé, ni ce qu’ils avaient découverts.


- Fragments épars de dialogues :
– Paul, tout est prêt ?
– Au revoir.
– Attendez, attendez.
– Au revoir, au revoir.

Indices de diffusion dramaturgique de la structure : un mystère irrésolu ; des dialogues ordinaires et fragmentaires ; une action détachée de ses antécédents et de ses conséquents.

Scène 3 - 1’43’’ – 2’34’’

- Monologue intérieur d’Antoine :
Sur l’autre rive apparaissent parfois des hommes et des femmes qui nous font des signes d’amitié. Bien sûr nous avons essayé de les rejoindre. Nous aussi, nous avons essayés de partir. Mais au milieu du fleuve, toutes les embarcations que nous construisîmes coulèrent, emportées par le courant trop fort.


- Fragments épars de dialogues :
– Nom de Dieu, ils se noient, ces cons.
– Au secours.
– Oh, malheur.
– Mon Dieu, Oh mon Dieu.
– Non Christophe, n’y vas pas.
– Madame Angèle s’est évanouie. Vite, de l’eau.

Indices de diffusion dramaturgique de la structure : Exactement les mêmes que dans la scène précédente. De ce fait, on peut d’ailleurs s’interroger sur la pertinence de cette scène qui ne produit rien auquel on ait déjà assisté. Mais c’est là aussi la licence poétique de la structure diffuse : elle n’a pas de justifications à donner de ses productions dramatiques...

Scène 4 - 2 ‘37’’ – 3’14’’

- Monologue intérieur d’Antoine :
Aujourd’hui, personne n’essaie plus de traverser. Il est inutile de vouloir partir d’ici. C’est définitif. D’ailleurs, nous ne sommes ni un peuple de marins, ni d’aventuriers.


- Dialogue entre les amoureux couchés par terre :
L’inconnu – Lucienne, je viens d’avoir une idée. On va construire une barque, remonter la rivière et partir d’ici. Tiens, Antoine est encore là.
Lucienne – Monsieur médite.
L’inconnu – Attends-moi, je vais aller lui parler.
Lucienne – Moi, je vais au bal.

Indices de diffusion dramaturgique de la structure : On découvre quand même une conséquence aux tentatives précédentes de départ, la résignation, caractéristique éminente de la complexité en dramaturgie, puisqu’elle tire le personnage du côté de l’inactivité, de la non conflictualité, de l’abandon des objectifs. Quant aux amoureux qui bavardent, l’indolence de leur projet de fuite fait le reste de boulot de diffusion.

Scène 5 - 3’17’’ – 3’49’’

- Monologue intérieur d’Antoine :
Si notre île est petite, elle est en revanche très confortable. Et le soir, pour se distraire, nous organisons des fêtes. Moi, je n’aime pas trop danser, mais les autres ne comprendraient pas qu’on ne veuille pas s’amuser.


- Dialogue entre Antoine et l’amoureux inconnu :
L’inconnu – Je te réveille ?
Antoine – Non.
L’inconnu – Tu ne viens pas au bal ce soir non plus ?
Antoine – Si, si, j’arrive.
L’inconnu – Bon, à tout à l’heure alors ?
Antoine – J’arrive.

Scène 6 – 3’52’’ – 4’57’’

- Monologue intérieur d’Antoine :
Tous adorent les fêtes ici. Oui, nous aimons beaucoup danser ces danses anciennes en ligne ou en forme de rondes ou d’autres encore, moins connues.

Indices de diffusion dramaturgique de la structure : La distraction, la fête, les danses en rond et en carré, autant de signes d’une absence d’articulation dramatique. Un dialogue hiératique d’une hilarante inconsistance complète le tableau.


- Monologue d’Alberte à Antoine :
Ah tu es là ? On t’a cherché partout. Tu ne viens pas à la fête ? Oui, tu as raison mon minet. Dansons ici tous les deux, seuls.

- Monologue intérieur d’Antoine :
Alberte est très gentille avec moi. La preuve, elle m’appelle son gros minet, terme affectueux par excellence. Je n’ai pas grand-chose d’un minet, mais je ne me fâche pas. Alberte a la peau si douce et si blanche. Les seins lourds, aussi. C’est très excitant, surtout en dansant.

- Monologue d’Alberte à Antoine :
Ça va mon minet ? Tu veux que j’aille te chercher quelque chose à manger ? Tiens, voilà Monique. Tu la fais danser ? Elle serait tellement contente que tu la fasses danser. Qu’est-ce que tu veux manger, mon minet ?

Indices de diffusion dramaturgique de la structure : La douceur des échanges, la minutie des détails anodins, la minceur des interactions dans laquelle Antoine réagit peu à l’enthousiasme (désespéré) d’Alberte.

Scène 7 - 5’00’’ – 5’34’’

- Monologue d’Alberte à Antoine :
Dansez bien tous les deux.

- Monologue intérieur d’Antoine :
Je sais, c’est sa copine Monique qui me l’a dit, Monique me dit tout, qu’Alberte aimerait bien que je lui fasse un enfant.


- Dialogue entre Monique et Antoine :
Monique – Pourquoi tu lui fais pas un enfant à Alberte, hein ? Elle serait vachement contente. T’es un égoïste, ouais. Tu ne penses qu’à toi. Tu penses à Alberte ? Ah non, monsieur a ses vapeurs. Égoïste, va.
Antoine – Monique, tu me les brises.

Indices de diffusion dramaturgique de la structure : Personne ne se comprend, et tout le monde s’en fout, sauf Alberte, le seul personnage dramatiquement consistant ; le protagoniste réel de ce film, bien que présent de façon très locale. Les personnages sont opaques les uns aux autres.

Scène 8 - 5’38’’ – 6’53’’

- Dialogue entre Alberte et Antoine :
Alberte – Qu’est-ce que tu veux mon minet ? Regarde ce que je t’ai pris.
Antoine – Non merci, j’ai pas faim.
Alberte – T’as pas faim mon minet ? Il y a quelque chose qui ne va pas ? Tu veux que j’aille te chercher autre chose ?
Antoine – Non, non, tout va très bien. Je n’ai pas faim, c’est tout.

- Monologue intérieur d’Antoine :
Alberte m’aime bien je crois. Pour être franc, je sais qu’elle m’adore. Moi aussi, je l’aime bien. Mais souvent, quand nous sommes seuls, Alberte pleurt. Elle pense qu’entre nous, ça n’est que sexuel. Elle voudrait que ce ne soit pas que ça.

- Dialogue entre Alberte et Antoine :
Alberte – De quoi vous parliez avec Monique ?
Antoine – De rien.
Alberte – Toujours rien. Tu ne veux jamais rien me dire. Pourtant, tu as sûrement des choses à me raconter. Parle-moi, mon minet. J’ai envie que tu me parles.

- Monologue intérieur d’Antoine :
Je n’aime pas beaucoup voir Alberte pleurer. Les sanglots font tressauter ses seins. Ça me donne d’incontrôlables fous rires.

- Monologue d’Alberte à Antoine :
Tu ne m’aimes pas. Tu n’es avec moi que pour le cul. Je sais.

- Monologue intérieur d’Antoine :
Ça y est, le fou rire me prend. Elle va encore croire que je me fous d’elle.

Indices de diffusion dramaturgique de la structure : L’irrésolution des rapports humains. Ce que fait Antoine et ce qu’il pense sont en contradiction molle et ne débouche que sur un sanglot sans grande portée. Le sarcasme perpétuel dans les relations, aussi.

Scène 9 - 6’57’’ – 7’42’’

- Monologue intérieur d’Antoine :
Alberte dit que je suis bizarre, que par moments elle ne me comprend pas. Pauvre Alberte, elle ne comprend jamais grand-chose. C’est vrai que je suis un peu bizarre. Il y a des moments où je n’ai plus goût à rien. Surtout depuis ce fameux matin.

- Dialogue entre Alberte et Antoine :
Antoine – Alberte ? Tu sais ce qu’on va faire ?
Alberte – Non, dis-moi vite.
Antoine – Ah non pas ça. Non, je n’aime pas ça du tout. Et puis aussi, je trouve que tu deviens bizarre. Je ne voulais te le dire, mais Monique m’a dit qu’il valait mieux en parler. Tu deviens tellement bizarre. Avant ce fameux matin, tu ne voulais jamais faire ça.


- Monologue intérieur d’Antoine :
Je dis ça, mais je m’en fous. Je n’ai plus goût à rien

Indices de diffusion dramaturgique de la structure : Antoine est désigné comme "bizarre", ce qu’il susurre à l’oreille d’Alberte nous restera caché. C’est la banale obscurité des rapports amoureux foireux. Et toujours Antoine qui s’en tape de tout.

Scène 10 - 7’46’’ – 8’38’’

- Dialogue entre Alberte et Antoine :
Alberte – Ça va, mon minet ? Tu es bien ? Je suis bien là, tu sais.
Antoine – Oui, moi aussi.

- Une phrase perdue dans le décor :
Un inconnu - Monique ? Tu me sers un verre de whisky ?

- Dialogue entre Alberte et Antoine :
Alberte – C’était bon, pour toi aussi ? Aussi bon pour toi que pour moi ?
Albert : Oui, oui.

- Monologue intérieur d’Antoine :
C’était le lever du jour. Nous avions passé la nuit à danser. Quelques joueurs de pipeau allongés dans l’herbe, les yeux tournés vers les étoiles, improvisaient une dernière note fatiguée. Un léger brouillard flottait sur l’eau, masquant à demi l’autre rive.

Indices de diffusion dramaturgique de la structure : Alors qu’un nouvel événement marquant arrive dans l’histoire, la parole, à nouveau, l’énonce au passé, augmentant la distance d’Antoine d’avec le monde.


- Monologue d’Alberte à Antoine :
Minet ? Qu’est-ce que tu fais minet ? Pourquoi tu ne restes pas à côté de moi ?

Indices de diffusion dramaturgique de la structure : Permanence de la thématique bucolique, bon vecteur de diffusion. Le vide triomphe : plus personne n’occupe le cadre pendant une partie de la scène, Antoine, plus distant que jamais ne répond aux inquiétudes d’Alberte que par une absence.

Scène 11 - 8’42’’ – 9’50’’


- Monologue intérieur d’Antoine :
Je me levais. Alberte et moi venions de nous envoyer en l’air. J’eus soudain l’impression qu’un évènement allait se produire, comme si le paysage retenait son souffle avant de parler. C’est alors... c’est alors que je l’ai vu. Je n’en cru pas mes yeux.


- Dialogue entendu depuis le bateau :
Jean-Édouard – Un bourbon Christina ?
Christina – Non merci Jean-Édouard.
Une inconnue – Voyons, Jean-Édouard, Christina ne boit plus. Ricardo arrive ce soir de New-York.

- Monologue d’Alberte à Antoine :
Minet, pourquoi tu ne me parles pas ? Reviens dans mes bras, minet.


- Dialogue entendu depuis le bateau :
Jean-Édouard – Ricardo est plus important que le scotch, Christina ?
Christina – Ne soyez pas stupide.
Jean-Édouard – Et en plus il est très riche.
L’inconnue – Et très con.

Indices de diffusion dramaturgique de la structure : L’évènement dramatique a lieu. Mais il est totalement vidé de sa puissance articulatrice, de sa capacité à faire basculer quoi que ce soit dans quoi que ce soit d’autre. Si un bateau arrive bel et bien pour la 1ère fois sur ce fleuve, il est occupé par des jet seters complètement cons et bourrés, qui font demi tour mollement sans même accoster. Antoine, seul témoin de cet incroyable évènement reste totalement sans réactions devant lui. La bombe est énorme, mais la poudre est mouillée. Ça fait pschiit. Remarquez la thématique de l’alcool qui, ici encore, apparaît discrètement.

Scène 12 - 9’53’’ – 10’37’’



- Monologue intérieur d’Antoine :
Depuis ce matin-là, le doute m’a envahi. J’ai construit une barque. C’est drôle. Je n’aurais jamais imaginé être le dernier enfant de l’île à vouloir partir, à vouloir quitter l’eau verte et lente de la grande rivière

Indices de diffusion dramaturgique de la structure : Le doute, moteur fondamental de la complexité (que l’on trouve au codeur du dilemme tragique), vecteur de l’hésitation, de la pause dramatique, s’est emparé d’Antoine. Il se résout, selon ses propres dires, par le projet de quitter l’île, projet qui n’est lui-même suivi d’aucune action. Le looser a maintenant un but dans la vie, mais il n’en fera rien.